L’homme ne saurait chercher ce qu’il ignore, puisqu’il ignore alors ce qu’il doit chercher, ni ce qu’il sait, puisqu’il ne saurait chercher ce qu’il sait déjà. Dès lors, il faut que, quelque part, nous ayons déjà su ce que nous cherchons ; il ne s’agit plus alors de savoir seulement, mais surtout de se souvenir.
– Platon
Je l’ai passé dans une fête foraine.
C’est ce dont je crois me souvenir mais des souvenirs je n’en ai pas vraiment, il sont plutôt vagues. Parlons de réminiscences plutôt.
En fait, j’ai juste en tête des lumières, une ambiance, une couleur du ciel et des odeurs qui me font penser que j’étais dans la nuit de vendredi à samedi dans une fête foraine.
Je n’y ai pas reçu le baiser de Jehovah Tetragrammaton dans un quelconque Haïkal Ahabah, non. J’ai plutôt mis à ce moment mes mains dans celles de la diseuse de mauvaise aventure qui devait n’être autre que l’Yetzer Harah sous forme humaine.
Alors que ma tête tournait et tournait encore comme un alcoolique ambulant, que la musique, mon coeur et que tout était prêt à explosion, j’ai vu le bleu du ciel d’été. Tout s’est arrêté, tout est devenu calme et paisible.
C’est là qu’il s’est approché.
Lui, je ne sais pas qui il est — aujourd’hui, lundi 30 juillet 2007 à 8h57 — mais au moment des faits, si. Tout ce que je sais à ce moment là, en sentant sous mon corps la douceur d’un gazon humide et tiède, c’est que je l’aime très fort.
Quand il s’approche de moi j’ai pour lui la confiance d’un père à son fils.
Je n’ai rien fait, il a tendu son bras vers moi et m’a aspergé l’oeil gauche avec un quelconque produit sous pression. Comme ça, comme si j’étais un vulgaire mur que l’on taguait, un arbre malade que l’on devait couper.
Du temps a passé avant que je ne comprenne. J’ai donc cherché à le poursuivre entre les balauds, les manèges et les lumières. Plus rien. Je perdais mon oeil gauche je le sentais, je voyais de moins en moins. Plusieurs fois dans ma course derrière lui, je me suis arrêté pour tester mon oeil avec mon doigt. Mon angle de vision était de plus en plus restreint, ma colère en devenait d’autant plus forte.
Après avoir encore courru, je l’ai retrouvé. Petit, frêle, je crois que c’était mon petit frère plus jeune ou au moins, il me le rappellait. Un tournevis est arrivé dans ma main droite. J’ai tenu ses dreux bras croisés dans ma main gauche avec une force incroyable. Méthodiquement, comme une machine à tuer, je m’en suis pris à son oeil gauche à coup de tournervis en perçant de petits trous. Le sang a commencé à couler, la chaire rosée et épaisse à se montrer. Et j’ai continué encore et encore à m’en prendre aussi à son bras gauche. L’odeur du sang me plaisait, sa souffrance pour le coup avait un goût presque délicieux.
Je l’ai finalement laissé filer, il est parti en courant et en trébuchant sur les graviers : comme une bête. Quelle drôle de nuit ! Le jour est un peu revenu et je suis rentré chez moi sans me sentir coupable, avec ma vue toujours aussi baissante mais soulagé.
En arrivant chez moi, j’ai vu mon oeil dans le miroir et celui-ci était devenu presque plus gros que ma main gauche. C’est là que j’ai compris.
Il avait déposé sur mon oeil malade un spray réparateur qui avait formé sur sa surface de belles bandelettes douces et agréables, comme les compresses aux huiles essentielles que faisait parfois ma mère pour calmer ma douleur. Je les ai enlevées une par une en humant leurs parfums. Au fur et à mesure, mon oeil avait repris sa taille normale et ma vue n’avait jamais été aussi nette…
J’avais pris son geste de sauvetage pour une agression et j’ai tenté de lui retirer la vie. Je me suis endormi sur cette pensée, me sentant coupable d’une grave erreur. Mais endormi quand même, sans aller lui demander pardon, sans même tenter d’aller réparer mon mal.
1. Si un jour quelqu’un peut m’expliquer mes cauchemars, c’est avec plaisir. Je suis prêt à être cobaye pour tout étudiant en psychiatrie qui voudrait pratiquer la psychanalyse…
2. [Palais d'amour. En hébreu, Haïkal Ahabah. La baiser de la Mort : « Selon la Kabbale, le fidèle sincère ne meurt pas par le pouvoir du mauvais esprit, Yetzer Harah, mais par un baiser de la bouche de Jehovah Tetragrammaton, qu'il rencontre dans le Palais d'Amour.]